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— TE GUSTA ?
Le prisonnier, les yeux exorbités, crache un cri en réponse. Il aspire l’air par sa bouche maintenue ouverte par l’écarteur – un engin antique, en acier, datant de la guerre 14-18.
— Te gusta ?
L’homme tente d’agiter la tête mais un garrot de cuir la maintient contre le dossier du siège. Il vomit une giclée de sang. Sa face n’est qu’un chaos d’os et de cartilages détruits.
Ses yeux ne quittent plus le serpent enroulé autour de la main du bourreau.
— Te gusta ?
C’est un nacanina, un reptile aquatique importé des marais argentins. Noir et mordoré, il n’est pas venimeux mais il ne cesse de dilater son cou sous l’effet de la colère.
Il n’est plus qu’à quelques centimètres de la bouche ouverte du prisonnier. L’homme grogne, rugit, s’agite, la gorge à vif. Le serpent se tord, se cambre, se tend. Sa tête triangulaire siffle et frappe le détenu aux lèvres. L’animal a peur, il veut trouver une cachette, s’enfouir dans une cavité humide, familière…
— TE GUSTA ?
L’homme hurle encore mais son cri s’arrête net. La main du bourreau a plongé le serpent dans sa bouche. Le reptile s’est aussitôt glissé à l’intérieur de l’œsophage, trop heureux de se cacher. Un mètre de muscles, d’écailles et de sang tiède disparaît dans la gorge de la victime qui s’étouffe aussitôt.
Anaïs se redressa en hurlant.
Le silence de sa chambre lui coupa le souffle. Tout était noir. Où était-elle ? La voix de son père résonnait tout près d’elle. Te gusta ? Le sifflement du serpent planait encore dans la pièce. Elle eut un hoquet, puis un sanglot. Son cerveau flottait. Dans l’ombre, elle aperçut la canne, les chaussures asymétriques… La chambre de son père…
Non. La chambre d’un hôtel. Biarritz. L’enquête. Elle tira un vague réconfort de ces repères. Mais le rêve l’habitait encore. L’écarteur lui faisait mal aux mâchoires. Le nacanina s’agitait dans sa gorge. Elle toussa. Se massa le cou.
Sa lucidité revint. Et ses souvenirs.
Ils alimentaient aujourd’hui ses nuits. Elle chercha sa montre sur la table de chevet. Ne lut pas l’heure mais la date. 18 février 2010. Elle devait oublier le Boiteux. Elle n’était plus une petite fille. Elle était une femme. Un flic.
La chaleur ici lui paraissait intenable. Elle se leva pour vérifier le radiateur électrique mais resta collée aux draps. La sueur ? Anaïs trouva la lampe de chevet et alluma.
Son lit était couvert de sang.
Elle comprit dans la seconde. Ses bras. Meurtris. Entaillés. Lacérés. Les chairs ouvertes comme des lèvres. Huit ans qu’elle ne les avait pas touchés. Et voilà qu’au fond de son sommeil, elle avait remis ça…
Elle aurait éclaté en sanglots si sa cage thoracique n’avait pas été écrasée par la sidération. Logique de flic. Avec quoi avait-elle fait ça ? Où était l’arme du crime ? Elle trouva dans les draps, collé entre deux plis ensanglantés, un fragment de verre. Elle leva les yeux vers la fenêtre. Intacte. Elle marcha jusqu’à la salle de bains. La lucarne était brisée. Du verre partout sur le sol.
Elle attrapa la serviette de bain et la lança par terre, afin de protéger ses pieds nus. Elle s’approcha du lavabo. Les gestes revinrent, portés par l’habitude. Eau froide sur les bras. Papier-toilette sur les plaies. La meilleure fibre pour cicatriser. Elle n’avait pas mal. Elle ne sentait rien. Pour être juste : elle se sentait bien, comme chaque fois…
Elle utilisa son parfum pour désinfecter les blessures puis s’enroula les avant-bras avec du papier hygiénique. Symbole clair : elle était une merde.
Dans un élan de rage, elle retourna dans la chambre et arracha les draps, la couverture, le couvre-lit. Elle roula l’ensemble au pied du lit. Les preuves directes de son crime. Elle s’arrêta. Elle entendait à nouveau la voix du cauchemar – la voix de son père : Te gusta ?
Voilà pourquoi elle se mutilait.
Elle voulait expurger ce sang qui la répugnait.
S’arracher de sa propre lignée.
Elle s’assit sur le matelas immaculé, dos au mur blanc, bras enroulés autour de ses jambes repliées. Elle oscillait d’avant en arrière, à la manière d’un fou dans sa cellule d’isolement.
Elle priait à voix basse, en espagnol. Les yeux fixes, l’esprit vide, elle répétait en se balançant :
Padre nuestro, que estàs en el cielo
Sanctificado sea tu nombre
Venga a nosotros tu reino
Hàgase tu voluntad en la tierra…